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28 novembre 2008 5 28 /11 /novembre /2008 08:10


Hypothèse numéro 1: nos libéraux sont des schizophrènes.


Le schizophrène est un malade souffrant, entre autres, d'un dédoublement de la personnalité. Une partie de lui ignore ce que fait l'autre partie. C'est le syndrome du Dr Jekill et Mister Hyde.
A bien y regarder, nos libéraux qui, en ce moment, entonnent l'air du « hors-du-contrôle-de-l'état-point-de-salut » ont tous les symptômes de cette psychose. Ils cognent le jour sur un mur qu'ils ont construit la nuit (ou l'inverse)!
Parce qu'enfin, lorsque la main sur le coeur, et avec des accents de tragédiens, ils nous jurent que l'actuelle crise financière n'est qu'un accident du système, une dérive scandaleuse du libéralisme, ils refoulent dans leur inconscient tous les textes qu'ils ont votés, à commencer par ceux concernant la construction européenne:
1992: Traité de Maastricht qui, entre autres, retire le levier financier aux Etats pour le confier à une banque centrale indépendante dirigée par des experts. Qui était pour? Monsieur Sarkozy et tous ses amis libéraux (et il n'en manquait pas au P.S, comme  la composition de son gouvernement l'a montré).
1997: Pacte de stabilité d'Amsterdam qui, entre autres, retire certains leviers économiques aux gouvernements élus qui n'auront plus la possibilité de décider de leurs taux d'inflation ni du niveau de leur endettement. La B.C.E. jubile! Qui était pour? Nicolas Sarkozy et ses copains libéraux.
2005: Traité sur la constitution européenne qui prévoyait de rendre constitutionnelle l'indépendance de la B.C.E. Qui était pour?  Ceux qui, aujourd'hui, comme notre président, fustigent cette indépendance qui les gêne dans leurs projets de relance économique. Schizophrènes!
Finalement, lorsque dans « la grande désillusion », Joseph Stiglitz (ancien économiste en chef de la Banque Mondiale, ancien conseiller économique de Bill Clinton et, accessoirement, prix Nobel d'économie en 2001, enfin, ce qui en tient lieu) démonte l'idéologie du F.M.I., que dit-il?
Du traitement de la crise asiatique de 1997, jusqu'à celle de l'Argentine de 2001, en passant par celle de la Russie en 1998, la croyance libérale dogmatique que le marché était à lui-même son propre remède a prévalu. On en sait les conséquences funestes ...
Mais à bien y réfléchir, les critiques à coups de haches que Stiglitz adresse au F.M.I. valent aussi pour notre construction européenne.

Quelles sont ces critiques adressées par un homme qui a vécu au coeur du système, là où se prenaient les décisions et qui reste, il faut le souligner, un libéral?
Tout d'abord, la scandaleuse suprématie de la finance sur l'économie. Ensuite, l'obsession de la lutte contre l'inflation au détriment de ses conséquences sur l'emploi (via la hausse des taux d'intérêts). Enfin, last but not least, le manque de transparence dans son fonctionnement.
Toutes ces critiques sont transposables à l'échelon européen et nous permettent donc de mieux juger les déclarations actuelles de nos libéraux qui ont tenu la truelle de ce chantier.
Progressivement, Bruxelles a fait des experts en économie, non plus seulement des conseillers, ce qu'ils auraient dû rester, mais des décideurs. Et c'est ainsi que Jacques Sapir  peut écrire son livre : « Les économistes contre la démocratie » où il montre justement le glissement qui s'est opéré et dont nous payons le prix avec la crise actuelle. Que nous dit ce spécialiste de l'économie soviétique devenu directeur d'études à l'EHESS ? Tout simplement que nous sommes en passe de basculer de la démocratie dans la technocratie !

Hypothèse numéro 2: nos libéraux ne sont pas schizophrènes, mais simplement de mauvaise foi.


Ce n'est plus Freud, mais Sartre qu'il leur serait utile de relire. Quelle différence cela fait-il?
Si Sartre, plutôt que Freud, a raison, alors nos libéraux savent au fond d'eux-mêmes ce qu'ils essayent pathétiquement de se cacher. Ils savent que « la main invisible » d'Adam Smith n'est pas accessoire, mais centrale dans son système de pensée libérale. Ils connaissent bien le credo libéral selon lequel cette « main invisible » est censée harmoniser, pour le bien de tous, les activités égoïstes de chacun. « Laissons entreprendre tout un chacun », « Libérons les énergies en supprimant les freins réglementaires et législatifs ». Combien de fois n'avons-nous entendu ces exhortations libérales !
Demandant maintenant un retour des règles, ils savent pourtant bien qu'ils les ont toujours combattues (cf, le détricotage du code du travail auquel nous assistons depuis des années). Il est piquant de constater que notre président qui clame sont désir d'un retour des règles est en même temps celui qui a installé dans notre pays une commission pour dépénaliser le droit des affaires, laquelle discute, en ce moment même, de la possibilité de raccourcir le délais de prescription de l'abus de bien social.

De mauvaise foi, donc !
Comment pourraient-ils ignorer que dans le monde qu'ils ont crée, des milliers d'africains sont morts du sida parce qu'ils n'avaient pas les moyens de se payer les médicaments et que les règles de l'O.M.C. (aux mains des Etats-Unis) interdisaient à l'Afrique du sud, l'Inde et le Brésil de fabriquer leurs propres médicaments génériques.
Ont-ils refoulé que, lors du bras de fer en l'an 2000 entre ces trois pays et l'industrie pharmaceutique nord américaine, le droit international était du coté de cette dernière et qu'elle n'a cédé que sous la pression d'une opinion publique qui commençait à considérer que le droit à la vie devait l'emporter sur le droit de la propriété commerciale?
Non. Nous  sommes chez Sartre, ici, et ce que Freud appelle refoulement, l'auteur de « L'être et le néant » l'appelle mauvaise foi. A l'instar du « garçon de café » qui sait bien, au fond de lui, qu'il joue au garçon de café (à la façon d'un mauvais acteur qui court après son personnage et le surjoue), nos libéraux ont donc la mauvaise foi de dénoncer ce qu'ils ont, patiemment et avec obstination, construits, et ils le savent!

Reste une troisième hypothèse: nos libéraux se sont enfoncés si loin dans leurs choix idéologiques qu'ils n'envisagent plus d'alternative et tout ce qui pourrait leur donner tort n'est perçu que comme un dysfonctionnement, un accident. Le libéralisme n'est plus un choix, il est le cadre à l'intérieur duquel nous n'avons plus que le choix des aménagements.
D'où la rédaction du traité de 2005 qui, plutôt que de fixer un cadre de valeurs à l'intérieur duquel existeraient des alternatives politiques, prenait  l'une de ces alternatives ( le libéralisme) et en faisait le cadre. Encore une fois, qui était pour? Toujours Nicolas Sarkozy et ses copains libéraux!
On peut préférer vivre dans une monarchie, plutôt que dans une République, dans une théocratie, plutôt que dans une démocratie. Il s'agit donc seulement pour ne pas confisquer les choix à venir et, comme le dit Adam Przeworski, de poser les contours des « procédures organisant le jeu politique ».

 Bref, nos libéraux s'enfoncent dans leurs choix et nous avec. L'Europe va mal? C'est parce qu'il n'y a pas assez d'Europe! Le libéralisme va mal? Combien de fois ne les a-t-on  entendu nous dire que c'était parce que les marchés étaient encore trop empêchés par des lois et règlements inhibants ! Les mêmes lois et contrôles  qu'ils appellent de leurs vœux à présent. Ultime manœuvre pour sauver un cadre à l'extérieur duquel ils n'envisagent plus rien. Le cadre, en somme. Une sorte d'horizon indépassable reculant à mesure qu'ils s'en approchent. Las ! Comme Jim Carrey à la fin du film de Peter Weir, « The Truman Show », ils viennent de percer le cadre. Truman Burbank (joli nom pour illustrer mon parallèle), héros prisonnier toute sa vie d'un décor de cinéma finit par percer l'horizon et découvrir qu'un monde existe à l'extérieur du cadre dans lequel il a toujours vécu. Nos libéraux viennent de percer le cadre, mais refusent encore de conclure que leur horizon n'en était pas un. Ils tentent de rafistoler la toile du décor plutôt que de s'échapper comme Truman et parlent d'instaurer désormais des règles du jeu.

Mais où a-t-on vu que le renard dans le poulailler va se donner des règles de comportements? Se comporter comme un croqueur de poules n'est pas un dysfonctionnement, mais l'essence même d'un système qui considère qu'il est naturel que les plus faibles soient absorbés par les plus forts. Cette naturalisation de l'économie (les lois de l'économie ont la même force que les lois de la nature) est connue, repérée dans la pensée libérale (relire Hayek), mais pas assez dénoncée. De sorte que le libéralisme, au plus fort de la tourmente financière, ne sait que  dire: « Le système n'est pas en cause. De vilains renards s'y sont glissés. Chassons-les! ».
Incapables de changer de paradigme, les économistes qui pensent que l'économie est une science devraient alors faire un peu d'épistémologie, relire Thomas Kuhn (« Structures des révolutions scientifiques ») et comprendre alors qu'il arrive parfois, dans l'histoire des sciences, qu'il faille abandonner non pas quelques théories, mais le paradigmes (le cadre) qui les alimentait.
En définitive, nos libéraux seraient à l'économie ce que les géocentriques étaient à la physique du 17ème siècle : des attardés d'autant plus  dangereux (ne pas oublier Giordano Bruno ou Galilée) qu'ils se confondent fusionnellement avec leur paradigme.
Alors, de Freud, Sartre ou T.Khun, quel sera leur thérapeute? N'étant pas exclu que chacun de nos libéraux relèvent  d'une prise en charge adaptée, peut-être que le remède réside dans une trithérapie philosophique au dosage personnalisé.
Damned! La sécu ne la remboursera pas. Juste retour des choses!


                                                                    Michel Sparagano (professeur de philosophie)

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Published by ALTERS ECHOS, le journal
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