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20 mars 2013 3 20 /03 /mars /2013 12:38

FSM DE TUNIS - 26/30 mars 2013

 

 

Un(e) parmi 50 000, voyage au pays d'un possible autre monde.

 

 

 

Pour la première fois j'assiste à un forum mondial. Désormais  ces combats couchés sur du papier journal vont s'incarner dans un pays, des visages, des voix aux accents multiples. Qui a dit que Tunis c'était chaud en ce moment ? Je n'ai jamais vu Tunis de ma vie sinon en carte postale et je la découvre en arrivant, à l'heure où commence LA MARCHE D'OUVERTURE. Cette marche nous conduira sur une distance de 8 Km, du centre ville- l’avenue Habib Bourguiba avec sa promenade ombragée et ses grands cafés très fréquentés- jusqu'au stade Menzha, en empruntant la longue avenue Mohamed V, un quartier d'affaires moderne bordé de hauts buildings.

Ce qui me frappe tout d'abord, c'est la joie, la couleur, la convivialité, le mouvement : on chante, on danse parfois, on s'interpelle, on se parle volontiers. Les banderoles, les drapeaux, les robes s'agitent, multicolores... Les manifs de chez nous sont généralement plus contenues et un rien plus protocolaires. J'ai aussi remarqué avec étonnement la grande discrétion des forces de l'ordre, quasi invisibles : aucun déploiement provocateur, à part les barbelés et quelques blindés garés devant le Ministère de l'Intérieur et l'ambassade de France, ce qui est habituel semble-t-il.

Enfin, il y a les tunisien(ne)s tout autour de nous, curieux, sympathisants, ouverts et prévenants. Le vent de printemps fait alterner nuages et éclaircies, mais la pluie c'était pour hier, elle ne nous a laissé que quelques flaques en souvenir.

 

Le lendemain,rendez-vous sur le CAMPUS DE L’UNIVERSITE EL MANAR Pour y aller, on prend le tramway (ici on dit le métro) qui s'arrête à dix minutes à pied du campus, sous un noeud d'autoroutes. Ce n'est pas trop fléché, mais des étudiant(e)s nous abordent gentiment pour nous proposer de nous montrer le chemin à suivre. Sur place, pour trouver le lieux des conférences, c'est la même chose : la communication orale fonctionne nettement mieux que la signalétique, et c'est tant mieux...

 

QUI EST LA ? La première chose qui m’a surprise c’est le nombre élevé de participants venus d’Amérique latine. Il y a aussi, c’est moins étonnant, des militants venus de toute l’Afrique ; l’Asie est moins représentée, mais aussi on remarque la présence de nombreux Québécois. Au-delà des origines géographiques apparaît la question des genres. Le nombre de femmes engagées est très frappant. Les tunisiennes ont organisé la veille une « assemblée des femmes du monde entier », déclarant : « nous voulons que notre présence soit aussi grande que nos luttes contre les discriminations et aussi diversifiée que sont les formes de violence que nous subissons et aussi importante que notre combat pour qu’un autre monde soit possible».

 

Les ateliers sont proposés par de nombreuses organisations (pas loin de 5000 paraît-il) alter mondialistes mais aussi humanitaires et caritatives ; et enfin par des syndicats. Beaucoup de ces organisations ont leur stand dans les espaces extérieurs du campus, tout le long des chemins qui mènent aux lieux de réunion. C’est très utiles pour les rendez-vous et les échanges informels. En effet les espaces extérieurs sont propices à de nombreuses manifestations en contrepoint des ateliers officiellement programmés : happenings, théâtre de rue, manifestations ponctuelles, expositions artistiques ou artisanales, etc.

En haut du campus : la fac des sciences, c’est là qu’ont lieu les grands débats de société, c’est le coin des intellectuels, dominé par l’immense étendard de « l’espace climat ». En bas, du côté de la fac de droit, le drapeau palestinien est déployé, l’ambiance est plus combative, les démonstrations plus violentes. Entre les deux, il y a des terrains de sport, c’est « le camp des jeunes » où aura lieu un émouvant hommage à Hugo Chavez.

 

ET LE CONTENU ? Difficile de choisir : 3 séances de 2h 30 chaque jour et pour chaque séance une centaine de choix possible, du grand amphi bourré de monde avec multiples traducteurs et des intervenants renommés, au petit cercle réunissant un réseau de militants insoupçonnés. Je n’aurai connu qu’une infime partie des échanges qui ont fait vibrer ce vaste forum. Voici quelques unes de mes impressions glanées dans ces ateliers durant 3 jours.

 

Mercredi matin : l’Espace climat.

Une vingtaine d’organisations y sont représentées dont ATTAC, Via Campesina, Focus on the global South, amis de la terre les occupy wall street, les indignados, les mouvements indigènes d’Amérique du Nord, et d’autres mouvements africains... Le thème retenu est : «face aux changements climatiques dans les pays du Magreb, du Machrek et du monde entier, qu’est-ce qui ne fonctionne pas et comment surmonter cette situation ? ». Pendant ce temps, dans l’amphi voisin, d’autres militants écologistes s’attaquent au sujet plus pointu du gaz de schiste.

Geneviève Azzam (Attac France)et Pablo Solon (Bolivien et Focus on the global south) ouvrent le débat en constatant que c’est la première fois qu’une telle place est donnée dans un FSM au thème du climat. La question du climat est totalement liée au capitalisme et à une vision occidentale du rapport à la nature. Pour en sortir il faut une alternative à cette vision, changer la conscience de l’humanité, renoncer à la croissance et à l’exploitation effrénée des richesses du sol. Mais se méfier aussi des  « fausses solutions », les « énergies vertes », car le capitalisme a vite fait de coloniser nos combats.

 

Mercredi après-midi : dette/femmes

Sous la houlette du CADTM (comité pour l’annulation de la dette du tiers monde), l’atelier s’intitule « femmes du Nord et du Sud pour l’annulation de la dette »

Il réunit des femmes de tous les pays du monde, les plus touchées par la dette.

-          Les européenne qui annoncent leur soutien à «l’altersummit » d’ Athènes en juin prochain, en particulier les espagnoles, à cause de la destruction de l’Etat social,

-          les brésiliennes qui participent à la marche des femmes,

-          les africaines qui dénoncent l’escroquerie des mico-crédits

Le constat c’est la perte des acquis des mouvements féministes, la solution c’est l’audit de la dette et son annulation  sans condition.

 

Jeudi matin : regards croisés France-Amérique latine

L’exemple de l’Amérique latine est-il une solution pour aider l’Europe à sortir de la crise ? Maria Elena Sagudas de Attac Argentine, pose la question et nuance les réponses en fonction de l’attitude de chaque pays face au néo libéralisme :

-          le Mexique, le Chili, la Colombie et le Pérou sont restés dans le libre échange

-          L’Argentine, le Brésil l’Uruguay et le Paraguay ont seulement une politique protectrice des investissements et des matières premières

-          Enfin la Bolivie, l’équateur, le Venezuela et Cuba sont en transition avec des gouvernements issus de la lutte populaire

Il faut refuser l’extractivisme, l’accaparement des terres et le système de la dette qui les soutien.  Bernard Cassen fait remarquer que l’union européenne n’a fait qu’évoluer vers le dessaisissement des volontés populaires, alors qu’en Amérique latine les mouvements sociaux sont en faveur d’un autre mode de développement, le « vivre bien ».

 

 

Jeudi après midi : multinationales

L’atelier intitulé « faire face au pouvoir des multinationales et démanteler les régimes globaux financiers », est organisé par de nombreuses institutions dont Attac, Focus on the Global South, Via Campesina, la marche mondiale des femmes...). D’abord on a répertorié – du Québec au Mozambique- de nombreux exemples de résistance, puis on s’est mis d’accord sur le fait que dans ce problème tout se tient ( la banque, la finance,la dette, l’extraction des matières premières, l’exploitation des sols, les énergies) il ne faut pas compartimenter les actions mais agir globalement, et c’est urgent. Plus que dénoncer il faut remporter des victoires, affronter l’opinion public, les gouvernements, c’est une guerre des idées dont les  « indignés » espagnols donnent un bon exemple.

 

Jeudi soir :agricultures en réseau.

J’arrive dans une salle où je croyais participer à un atelier sur le travail des enfants mis en place par une association de femmes tunisiennes . Cet atelier est annulé, sans explications. D’ailleurs, selon Attac, 9 ateliers organisés par des femmes tunisiennes auraient été annulés au cours de ce forum.

J’assiste donc par hasard à une toute petite réunion d’agricultrices et agriculteurs africain(e)s qui échangent sur leur difficultés et tâchent de former un réseau mondial pour lutter contre le déplacement des populations rurales, pour obtenir que la terre soit rendue aux agriculteurs, préserver le droit à l’eau, assurer la sécurité alimentaire, soutenir l’agriculture traditionnelle et les énergies renouvelables. Mises à part les difficultés de langue, c’est un bel exemple de courage, de sens pratique et de solidarité que cet atelier.

 

Vendredi matin et après midi : les économistes atterrés

Gros succès le matin de ce « forum des économistes » organisé par Attac, il y a du monde jusque dans le couloir et les escaliers et parmi les intervenants : Dominique Plihon, Gus Massiah et la tunisienne Sabina Issenad. Ces « atterrés » sont en lutte contre la pensée dominante dépassée de l’économie néo-libérale et proposent des alternatives. Tout d’abord un bilan : les pays du Magreb et Macrek n’ont pas renoncé au néolibéralisme, ils comptent sur le capital arabe (une moralisation) pour éviter les oukases du FMI, mais la réponse de ces pays n’est pas vraiment là.

Il faut regarder l’exemple des pays en transition de l’Amérique latine : il faut faire un audit de la dette, l’annuler ou la rembourser immédiatement, pour ne pas dépendre du FMI ; lancer la réforme agraire, privilégier l’économie sociale et solidaire dans laquelle le citoyen peut être acteur et enfin fédérer les États. La Tunisie est submergée de promesses depuis la révolution, mais nous dit-on, elle a moins besoin d’argent que d’une « Vision », d’une réforme fiscale et financière.

 

Le forum se poursuit l’après-midi avec un thème prometteur : Les solutions ? quelles stratégies ?

Mais cette fois la salle est à moitié vide et Dominique Pilhon tout seul à la table des intervenants (à part une courte apparition de Geneviève Azzam déjà mobilisée dans un autre atelier). Bien évidemment il n’y a pas de solution miracle, sauf la proposition de relever ses manches et de se mettre au travail en constituant un réseau d’économistes atterrés avec un site commun contenant à la fois des notes techniques et des instruments pédagogiques qui soit en relation avec les luttes sur le terrain.

 

 

 

Vendredi soir : convergence espace climat

Voici rassemblés tous ceux qui pendant 3 jours et 13 ateliers ont débattu des causes et des conséquences du réchauffement climatique, mais pas seulement. Quelques mot clef : alimentation, eau, libre échange, changer le système. D’abord un constat cher à Geneviève Azzam : la terre est un monde fini, il faut cesser de croire qu’on peut se développer et l’exploiter indéfiniment. Des lors les convergences coulent de source : laisser les matières premières dans le sol, se méfier des « fausses solution » (par exemple de l’ingénierie verte qui se propose grâce aux nano particules de faire la pluie et le beau temps où on veut quand on veut.), dire que l’eau est un bien commun, non seulement des hommes mais aussi un droit de la Nature, de la Terre Mère, préserver les terrains agricoles de la spéculation, s’opposer au pouvoir des multinationales, bref « un récit à la fois politique et poétique » qui privilégie le bien vivre, la décroissance la paix et la justice.

 

ET MAINTENANT QUE RETENIR DE CES TROIS JOURS ?

Oui, un autre monde est possible puisque nous sommes de plus en plus nombreux à y croire et là çà se voyait. Malgré tout, une grosse inquiétude : le danger d’être trop beaucoup trop « entre soi ». Ou sont les média, les pas forcément convaincus mais qui ne demanderaient qu’à y croire, les découragés, désabusés, exploités ? comment en parler mieux, dehors, ailleurs ?

 

Le forum social était placé sous le mot « Dignité », c’est un mot étrange, un peu inhabituel ; son corrélatif, c’est le respect et c’est cela que je retiens, le respect comme principe universel, de toutes les femmes, de tous les hommes, de la terre, du futur comme du passé. Il faut résister, inventer toujours, refuser la fatalité, la pensée unique, les normes, la dictature des techniques.

 

 Et puis à côtoyer là-bas tant de gens le regard s’élargit, s’enrichit ; ainsi j’ai désormais une autre vision du monde islamique, infiniment plus varié et divers que je le croyais.

 

Enfin je me souviens : le Forum a été précédé par la marche des femmes, il va s’achever par une

marche de soutien à la Palestine, revendications de justice, de dignité qui n’en finissent pas de se faire entendre, on marche ...on avance ?

 

Martine Jaoul

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Published by ALTERS ECHOS, le journal
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